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Les décennies 1960 et 1970 ont marqué un tournant radical dans l'histoire de l'Église catholique en France. Porté par les vents du concile Vatican II (1962-1965), une partie du clergé qu'on peut qualifier de "modernisateur" a entrepris de réformer en profondeur les pratiques religieuses, au nom d'une adaptation à la société contemporaine.
Parmi ces figures, le père Serge Bonnet (1921-2013), prêtre ouvrier et théologien engagé, incarne cette volonté de rupture avec les traditions populaires. Mais cette modernisation, présentée comme une nécessaire "mise à jour" (aggiornamento), a souvent été vécue comme une destruction méthodique des expressions de la foi les plus ancrées dans le peuple, notamment celles des catholiques immigrés, comme les Italiens du Nord, ou des pratiques jugées "dépassées", comme la profession de foi solennelle.

Années 60-70, la fin programmée de la piété populaire
Comment ce clergé a-t-il justifié ces choix ? Quelles en ont été les conséquences sur la piété populaire ? Et pourquoi ces réformes, parfois brutales, ont-elles laissé un goût amer chez ceux qui les ont subies ?
Ordonné prêtre en 1947, Serge Bonnet s'est rapidement illustré comme une figure de la prêtrise ouvrière et de l'aile progressiste de l'Église. Proche des milieux de la Jeunesse Ouvrière Chrétienne (JOC) et engagé dans le dialogue avec le marxisme, il a incarné cette génération de prêtres qui, après Vatican II, ont voulu dépoussiérer une Église jugée trop rigide, trop ritualiste, et trop éloignée des réalités sociales.
Pour Bonnet et ses pairs, la piété populaire – ces dévotions, processions, prières et pratiques transmises de génération en génération – était souvent perçue comme un folklore superstitieux, voire un obstacle à une foi "authentique", intellectuelle et engagée. Dans son livre "Église, où vas-tu ?" (1972), il dénonce une religion réduite à des "gestes magiques" et appelle à une foi plus "adulte", débarrassée des "fioritures" traditionnelles.
Cette vision, largement partagée par une partie de la hiérarchie catholique française (comme l'archevêque de Lyon, le cardinal Renard, ou Mgr Marty à Paris), a conduit à des décisions radicales :
• La suppression ou la marginalisation des dévotions populaires (comme le rosaire, les neuvaines, ou les bénédictions d'objets).
•La réforme liturgique, souvent vécue comme une brutalisation des fidèles (messe en français, suppression du latin, abandon des chants grégoriens au profit de mélodies "modernes").
•Le mépris affiché pour les pratiques "émotionnelles", comme les pèlerinages ou les statues de saints, jugées trop "sentimentales" et peu conformes à une foi "rationnelle".
L'un des épisodes les plus marquants – et les plus douloureux – de cette guerre contre la piété traditionnelle concerne les communautés italiennes immigrées dans le Nord de la France. Arrivés massivement dans les années 1920-1930 pour travailler dans les mines et les usines, ces catholiques avaient recréé, dans leurs paroisses, une religiosité intense et festive : processions en l'honneur de la Madonna, fêtes patronales, chants en italien, et une dévotion marquée à saints comme Saint Antoine de Padoue ou Notre-Dame de Guadalupe.
Or, à partir des années 1960, cette piété a été systématiquement combattue par une partie du clergé local, influencé par les idées de Bonnet et des modernisateurs. Plusieurs témoignages rapportent :
• L'interdiction des processions en italien, jugées "trop bruyantes" et "peu dignes".
Le refus de célébrer les messes en italien, au nom de l'intégration – alors même que ces messes étaient souvent le seul lien spirituel pour des familles déracinées.
• La moquerie envers les dévotions mariales, présentées comme des "superstitions" par des prêtres qui préféraient parler de "justice sociale" plutôt que de miracles ou de grâces.
• La destruction ou le stockage des statues de saints, remplacées par des œuvres d'art "abstraites" ou des symboles plus "universels".
Résultat : des communautés entières se sont senties trahies par une Église qui, au lieu de les accueillir, a méprisé leur foi. Beaucoup ont cessé de pratiquer, non par perte de croyance, mais par blessure infligée par leurs propres pasteurs.
Autre symbole de cette volonté de rupture : l'abandon ou la transformation radicale de la profession de foi. Cette cérémonie, où les jeunes adolescents renouvellent solennellement les promesses de leur baptême, était un moment fort de la vie paroissiale, souvent accompagné de fêtes familiales, de robes blanches, et de bénédictions. Pour les modernisateurs comme Bonnet, cette pratique était trop "sacramentelle", trop liée à une vision "magique" de la foi. Ils lui reprochaient :
• D'être un rituel vide de sens, où les enfants répétaient des formules sans les comprendre.
De renforcer une vision individualiste du christianisme, centrée sur le salut personnel plutôt que sur l'engagement collectif.
• D'être trop liée à la bourgeoisie, alors que l'Église devait se tourner vers les ouvriers et les marginaux.
Ainsi, dans de nombreuses paroisses, la profession de foi a été :
• Remplacée par des "célébrations de l'engagement", souvent sans dimension sacramentelle.
• Déplacée vers l'adolescence tardive (16-18 ans), voire supprimée purement et simplement.
• Dénuée de solennité, avec des cérémonies "démocratisées" où l'on préférait parler de "choix personnel" plutôt que de grâce divine.
Conséquence : une génération entière a été privée d'un repère identitaire fort, et beaucoup de familles ont vécu cet abandon comme un rejet de leur histoire.
Plusieurs facteurs expliquent cette offensive contre les traditions :
• L'influence du progressisme post-Vatican II : Une partie du clergé, formée dans les séminaires des années 1960, a adopté une lecture marxisante ou sociologique du christianisme, où la foi devait d'abord être un engagement politique (pour la justice sociale, contre le capitalisme) plutôt qu'une relation avec le sacré.
• Le mépris des classes populaires : Les élites ecclésiales (souvent issues de la bourgeoisie intellectuelle) ont souvent considéré les dévotions populaires comme des survivances d'un catholicisme "primitif", indigne d'une Église "éclairée".
• La peur du "cléricalisme" : Après des siècles où l'Église avait été accusée de contrôler les consciences, certains prêtres ont voulu casser les symboles de l'autorité religieuse – quitte à jeter le bébé avec l'eau du bain.
• L'illusion d'une Église "jeune et dynamique" : En rejetant les traditions, les modernisateurs espéraient attirer les jeunes et les ouvriers. Résultat : les églises se sont vidées, et les jeunes générations, privées de repères, se sont détournées massivement de la pratique.
Aujourd'hui, le bilan de cette révolution culturelle dans l'Église est mitigé, pour ne pas dire désastreux :
• Un effondrement de la pratique : Entre 1965 et 1980, la France est passée d'un pays à majorité pratiquante à une société où le catholicisme est devenu marginal. Les paroisses se vident, les vocations s'effondrent.
• Une mémoire blessée : Les catholiques des années 1960-1970 gardent souvent un ressentiment tenace envers un clergé qui a méprisé leur foi. Beaucoup de familles italiennes du Nord, par exemple, n'ont jamais pardonné le traitement réservé à leurs traditions.
• Un héritage de division : L'Église française reste marquée par cette fracture entre "traditionnels" et "modernistes", avec des communautés qui, aujourd'hui encore, se font face sans se comprendre.
• Un retour timide des traditions : Depuis les années 1990, on assiste à un réveil de la piété populaire, avec le succès des pèlerinages (Lourdes, Saint-Jacques), le retour des processions, et même la réhabilitation de la profession de foi dans certaines paroisses. Trop tard pour des générations entières, mais signe que le besoin de sacré ne disparaît pas.
L'histoire du père Serge Bonnet et des modernisateurs des années 1960-1970 pose une question fondamentale : une Église peut-elle se renouveler en niant son propre passé ? Leur erreur fut de croire que la foi pouvait se réduire à une idéologie progressiste, sans comprendre que le catholicisme populaire – avec ses processions, ses saints, ses rites – était l'expression vivante d'une relation avec Dieu, bien plus profonde que toutes les théories.
Aujourd'hui, alors que l'Église cherche à se reconstruire, le défi est de ne plus opposer tradition et modernité, mais de trouver un équilibre où la piété populaire n'est plus un obstacle, mais une richesse. Peut-être est-il temps de reconnaître que, dans leur zèle réformateur, les Bonnet et autres modernisateurs ont brisé bien plus qu'ils n'ont construit – et que la foi, pour vivre, a besoin à la fois de raison et de mystère, de parole et de silence, de justice et de grâce.
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Le 23 janvier 2026
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