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Jacques Maritain (1882-1973), figure majeure du néo-thomisme au XXe siècle, a marqué la philosophie catholique par son personnalisme et son engagement en faveur de la dignité humaine. Sa pensée a suscité des critiques virulentes de la part de théologiens et philosophes conservateurs, notamment Charles De Koninck, le père Julio Meinvielle et le père Réginald Garrigou-Lagrange.
Ces derniers lui reprochent d'avoir introduit des ambiguïtés dans la doctrine thomiste, voire de renouer avec les erreurs de Félicité Robert de Lamennais et du Sillon, condamnés par l'Église au XIXe et au début du XXe siècle. Leur critique porte sur la primauté du bien commun, la conception de la personne humaine, et le risque d'un glissement vers un individualisme incompatible avec la tradition catholique.

Critique du personnalisme de Jacques Maritain
De Koninck : la primauté du bien commun contre le personnalisme
Charles De Koninck, philosophe thomiste canadien, est l'un des principaux opposants à Maritain. Dans son ouvrage *De la primauté du bien commun contre les personnalistes* (1943), il conteste l'idée selon laquelle la personne humaine serait un absolu supérieur à la société et au bien commun. Pour De Koninck, cette vision, qu'il attribue implicitement à Maritain, risque de dissoudre l'ordre social en exaltant l'individu au détriment de la communauté. Il souligne que le bien commun n'est pas une simple somme d'intérêts individuels, mais une réalité ontologique qui transcende et ordonne les personnes. Cette critique vise directement le personnalisme de Maritain, accusé de favoriser une conception libérale de la société, où l'individu prime sur le tout.
De Koninck craint que cette approche ne conduise à une fragmentation de la cité, où chacun revendiquerait ses droits sans considérer ses devoirs envers la communauté. Il rappelle que, selon saint Thomas d'Aquin, la personne ne peut s'épanouir pleinement qu'au sein d'une société ordonnée vers le bien commun. Ainsi, le personnalisme de Maritain, bien qu'inspiré par une intention louable de défendre la dignité humaine, serait porteur d'un individualisme latent, incompatible avec la vision organique et hiérarchique de la société prônée par le thomisme traditionnel.
Julio Meinvielle : Maritain, héritier de Lamennais et du Sillon ?
Le père Julio Meinvielle, dans son livre *De Lamennais à Maritain* (1945), va plus loin en accusant Maritain de reprendre les erreurs de Félicité Robert de Lamennais et du Sillon de Marc Sangnier, deux mouvements condamnés par l'Église pour leur dérive vers un christianisme social et politique détourné de la doctrine traditionnelle. Meinvielle y voit une continuité entre le « messianisme révolutionnaire » de Lamennais, la démocratie chrétienne de Sangnier, et le personnalisme de Maritain. Selon lui, Maritain, en prônant une « nouvelle chrétienté » fondée sur les droits de l'homme et la démocratie, s'éloignerait de la conception catholique de la société, où l'Église doit jouer un rôle central dans l'ordre temporel.
Meinvielle critique particulièrement l'*Humanisme intégral* de Maritain, qu'il interprète comme une tentative de concilier le catholicisme avec les idéaux modernes de liberté et d'égalité, au risque de diluer la spécificité de la foi chrétienne. Pour lui, cette approche, bien que séduisante, ouvre la porte à un relativisme où la vérité catholique n'est plus affirmée avec la clarté nécessaire. Il dénonce ainsi un « marxisme chrétien », où la préoccupation sociale l'emporterait sur la fidélité à la tradition, et où la politique prendrait le pas sur la spiritualité.
Garrigou-Lagrange : entre soutien et réserves
Le père Réginald Garrigou-Lagrange, dominicain et théologien réputé, a entretenu une relation complexe avec Maritain. Bien qu'il ait soutenu ce dernier dans les années 1920 et 1930, notamment en l'aidant à éviter une condamnation romaine pour ses positions sur l'Action française, Garrigou-Lagrange a exprimé des réserves croissantes sur son personnalisme. Il craint que Maritain, en insistant sur la liberté et les droits de la personne, ne minimise l'importance du bien commun et ne s'éloigne de la rigueur thomiste. Dans une correspondance avec Meinvielle, Garrigou-Lagrange reconnaît que Maritain a « insuffisamment pris en compte les principes de la doctrine catholique », notamment en matière de philosophie politique.
Pour Garrigou-Lagrange, le danger réside dans le fait que les disciples de Maritain pourraient pousser ses idées jusqu'à des conclusions extrêmes, incompatible avec l'enseignement de l'Église. Il reste cependant prudent, évitant une condamnation frontale, mais soulignant la nécessité de clarifier certaines ambiguïtés dans la pensée de Maritain, notamment sur la relation entre la personne et la société, et entre la foi et la raison.
Maritain, héritier de Lamennais et du Sillon ?
La question de savoir si Maritain est l'héritier de Lamennais et du Sillon divise les historiens et les théologiens. Si Maritain a toujours rejeté toute filiation avec ces mouvements condamnés, ses critiques, comme Meinvielle, y voient une continuité idéologique. Lamennais, condamné en 1832 par Grégoire XVI pour son libéralisme religieux, et le Sillon de Sangnier, condamné en 1910 par Pie X pour son modernisme social, prônaient une forme de christianisme engagé dans la transformation politique de la société, au risque de subordonner la foi à l'action temporelle. Maritain, en défendant une démocratie chrétienne et un humanisme ouvert, pourrait, selon ses détracteurs, reprendre cette logique, bien que de manière plus subtile et moins radicale.
Cependant Maritain a toujours affirmé sa fidélité à l'enseignement de l'Église, et son œuvre a été saluée par des papes comme Pie XII et Paul VI. Son influence sur Vatican II, notamment dans la déclaration *Dignitatis Humanae* sur la liberté religieuse, montre qu'il a su concilier tradition et modernité, sans tomber dans les excès condamnés par ses prédécesseurs. Pourtant, pour ses critiques, cette synthèse reste fragile, et le risque d'une dérive vers un individualisme ou un relativisme persiste.
Conclusion : un débat toujours actuel
Le débat autour du personnalisme de Maritain reste d'une brûlante actualité, notamment pour les catholiques conservateurs soucieux de préserver l'intégrité de la doctrine sociale de l'Église. Alors que certains y voient une ouverture nécessaire pour dialoguer avec le monde moderne, d'autres, comme De Koninck, Meinvielle et Garrigou-Lagrange, y discernent les prémices d'une dilution de la vérité catholique. Ce débat invite à une réflexion approfondie sur la manière de concilier fidélité à la tradition et engagement dans la cité, sans sacrifier ni l'une ni l'autre.
Pour approfondir ces questions, n'hésitez pas à consulter d'autres analyses sur « Carnets de réflexion ».
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Le 7 février 2026
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