Carnets de réflexion
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Le courant communautarien dans l'Église catholique

Le communautarisme est un courant de pensée qui critique le libéralisme moderne en mettant l'accent sur l'importance des communautés (famille, Église, traditions) comme cadres essentiels pour la construction de l'identité, de l'éthique et de la vie politique.

Dans l'Église catholique, ce courant s'inspire notamment de philosophes et théologiens qui rejettent la neutralité libérale et défendent une vision de la société fondée sur des traditions partagées et une conception commune du bien.

Le communautarisme dans l'Église catholique
Le communautarisme dans l'Église catholique

Les auteurs clés et leurs contributions

Stanley Hauerwas né en 1940 est un théologien méthodiste, disciple de John Howard Yoder (pacifisme et non-violence). Pour lui, être chrétien est un acte politique : la foi ne peut être réduite à une affaire privée. Il critique donc la séparation politique/religieux.

Dans son analyse, le christianisme n'est pas une éthique universelle accessible par la raison, mais une tradition particulière incarnée par l'Église. La conversion passe par la rencontre avec des chrétiens et l'adhésion à leur mode de vie. Il en conclue que les chrétiens doivent vivre leur foi avec vertu pour manifester le Royaume de Dieu, sans chercher à « sauver » l'État ou la nation.

La non-violence des chrétiens et les relations fraternelles qu'ils entretiennent doivent révéler les structures de domination des sociétés.

William Cavanaugh né en 1962 est un théologien catholique, disciple de John Milbank et Stanley Hauerwas. Il a vécu une expérience marquante, son engagement auprès des communautés de base chrétiennes au Chili sous la dictature de Pinochet.

Il critique la séparation Église/État. Pour lui, l'État moderne n'est pas neutre : il a détourné le sacré à son profit, devenant une idole qui promet le salut en échange de la domination. L'Église n'est pas politiquement neutre : elle est un corps politique alternatif, centré sur l'eucharistie.

Il considère que l'Église doit être une société autonome, opposée à la logique de l'État et de la société de consommation. L'eucharistie est un acte subversif : elle manifeste la communion en Dieu et s'oppose à l'ordre économique.

Alasdair MacIntyre (né en 1929 et décédé cette année en 2025) est un philosophe écossais marqué par le thomisme (Thomas d'Aquin) et le marxisme. J'en parle ici car sa pensée est introduite dans les réseaux catholiques français par la biographie d'Émile Perreau-Saussine.

Dans son livre « Après la vertu » (After Virtue), il dénonce la décadence de l'éthique libérale et rejette l'idée selon laquelle l'universel s'atteint par la neutralisation des particularismes (ex. : le « voile d'ignorance » de John Rawls). Il appelle à la création de communautés alternatives (comme les communautés bénédictines) pour restaurer les vertus civiques et résister à l'État libéral.

Inspirés par l'appel d'Alasdair McIntyre à un « nouveau saint Benoît », certains militants catholiques vont défendre l'opportunité d'un communautarisme catholique pour transmettre et défendre un style de vie authentiquement chrétien.

Les points communs des auteurs communautariens

Le rejet de la pensée libérale et la critique de l'individualisme sont un point commun aux auteurs. Ils rejettent la prétendue neutralité étatique et la séparation entre foi et politique. Ils insistent sur la primauté de la communauté : le bien et la vertu ne peuvent s'épanouir qu'au sein de traditions partagées (Église, communautés locales).

Enfin, ils vivent l'Église comme société alternative : elle incarne une politique du Royaume de Dieu, opposée aux logiques de domination étatique ou marchande. L'eucharistie est donc vue comme un acte politique, qui symbolise la communion entre chrétiens et la résistance à l'ordre économique marchand.

La Conférence des évêques de France s'en mêle

En 2006, la Conférence des évêques de France commandite la rédaction d'une note doctrinale sur la question du communautarisme, qui sera rédigée par le père Henri-Jérome Gagey et publiée dans Documents Épiscopat.

Dans la note, le père Henri-Jérome Gagey légitime en qualité de théologien l'aspiration communautaire en critiquant le modèle républicain français qui ne suppose aucune médiation entre l'individu et l'État. Ce refus des corps intermédiaires a affaibli les conditions de l'intégration des individus à la société.

Le père Gagey légitime les demandes communautaires en s'appuyant sur les travaux de Michel Wieviorka et de Charles Taylor. Il estime que le communautarisme manifeste la nécessité d'« instances médiatrices de l'identité des sujets dans la société civile et politique ».

Impact sur les catholiques conservateurs français

Les débats au sein du catholicisme américain vont inspirer les catholiques conservateurs français.

L'Homme Nouveau suit avec acuité et repère les potentialités du courant. Denis Sureau publie une série de portraits pour en faire connaître les thèses. Avec Daniel Hamiche et Anne Fouques Duparc, il traduit William Cavanaugh et publie un ouvrage de synthèse sur la question.

Au sein de La Nef, ce sont les jeunes catholiques qui reçoivent ces auteurs en chroniquant leurs ouvrages, plus particulièrement Falk van Gaver et Jacques de Guillebon.

À Liberté Politique, c'est Matthieu Grimpret qui opère la retraduction de la pensée de ces auteurs dans les enjeux du contexte français. C'est au sein de cet univers que seront rédigés les premiers ouvrages de vulgarisation de ces auteurs.

Dans le journal Présent fondé par Jean Madiran et dans le mouvement Icthus fondé par Jean Ousset, deux disciples de Charles Maurras, la pensée communautarienne reçoit un écho favorable puis chez Maurras, la société est pensée comme un ordonnancement de « communautés naturelles » rassemblées par l'histoire.

Dans un ouvrage dénonçant les dérives du laïcisme, Rémi Fontaine, journaliste à Présent, constate que les catholiques sont face à une alternative : se laisser asphyxier par le relativisme laïc ou reconstituer un « temporel chrétien » par la voie communautaire.

D'autres catholiques en prennent le contre-pied. Olivier Drapé reconnaît que le projet de constituer des « bastions » où les catholiques pourront vivre librement leur foi est une idée ancienne que l'on retrouve chez Jean Madiran, Jean Ousset ou plus récemment chez Bernard Anthony et Jacques Bompard, mais il affirme que ce n'est légitime que si l'horizon est un meilleur rayonnement du christianisme dans la société. Il dénonce le risque que les catholiques se retirent de la société, délaissant par là le temporel que leur foi les engage pourtant à investir.

Mgr Dominique Rey encourage lui aussi à distinguer communauté et communautarisme. La communauté lui semble indispensable parce que la vie chrétienne en a besoin, mais à condition de ne pas se couper du monde et de développer un élan missionnaire.

Dans le contexte des émeutes des banlieues d'octobre 2005, Philippe Maxence, éditorialiste de L'Homme Nouveau, revendique le « communautarisme » catholique comme une nécessité puisque la société française n'est déjà plus une « communauté de destin ».

Le 27 janvier 2007 dans Présent, le comité de parrainage du pèlerinage de Chartres appelle à rompre avec le laïcisme par un juste « communautarisme » chrétien.

Dans Présent et L'Homme Nouveau, Rémi Fontaine défend la ligne « communautariste » et donne en exemple la dissidence scolaire en appelant à multiplier les écoles libres hors-contrat en réseau organisé pour perpétuer la foi.

Jean-Pierre Maugendre, président de Renaissance Catholique, parle de « légitime défense » et considère que les catholiques, s'ils ne veulent pas perdre leur foi au contact d'une société sécularisée, doivent prendre modèle sur les juifs dont la vie en « communautés ethniquement et religieusement fermées » a permis la survie. Il ajoute que c'est grâce au repli communautaire (monachisme bénédictin) que la foi a pu être transmise après l'effondrement de l'empire romain d'Occident.

Cela rejoint le cas des écoles de la Fraternité Saint Pie X depuis les années 70, conçues comme des îlots de résistance fédérant des familles autour d'un prieuré et d'une école.

Dans le contexte de l'élection présidentielle de 2007, en février l'essayiste Matthieu Grimpret suggère la création d'un CRIF catholique.

L'Homme Nouveau diffuse avec faveur le développement d'un catholicisme conservateur et contre-culturel aux États-Unis, permettant d'expérimenter en famille un mode de vie alternatif pour échapper à la décadence de la société libérale. Ce qui rejoint les travaux de Stanley Hauerwas cité plus haut.

Cela ne fait pas l'unanimité au sein du catholicisme. A gauche certains dénoncent ceux qui rêvent de constituer un « État dans l'État » ou une « contre-société ». Mais les résistances viennent aussi du milieu conservateur. Ainsi dans le mensuel traditionaliste La Nef, Jacques de Guillebon et Christophe Geffroy s'opposent à la tactique communautariste.

Ichtus, à travers son directeur Olivier Drapé, dénonce également cette tentation dans un numéro publié en février 2007. Il distingue les communautés naturelles (bien) et le communautarisme (pas bien).

La revue royaliste Les Épées (une dissidence de l'Action Française) publie un numéro titré « Non au communautarisme catho ! ». Alain Raison mobilise trois arguments : cela contredit l'universalisme propre au catholicisme, cela implique de prendre le judaïsme et l'islam comme modèles, et enfin la dérive « identitariste » tombe dans le folklore ou la nostalgie alors que la France change.

Certains rappellent la Note de 2002 du cardinal Ratzinger rappelle que la finalité de l'engagement des catholiques en politique ne doit pas être la défense de leur bien particulier, mais celle du bien commun.

Dans Présent, l'historien du droit Joël Hautebert comprend l'attrait des communautariens américains de part leurs attaques contre la philosophie des Lumières et la pensée libérale. Mais en même temps il s'en inquiète car ces derniers refusent l'universalisme sous toutes ses formes. Dans La Nef, il dénonce les « ravages » que peut provoquer cette pensée dans les rangs catholiques.

L'État cessant d'être l'instrument d'une communauté de destin, le patriotisme n'est plus un devoir, ce qui détourne les catholiques de leurs devoirs politiques au moment où la France a besoin d'eux ("Si sainte Jeanne d'Arc avait été communautarienne, elle serait restée garder les moutons dans sa communauté paroissiale avec papa et maman.")

Dans Liberté Politique, le philosophe Thibaud Collin incite les chrétiens à ne pas se détourner de la cité et comprendre que leur témoignage de vie rendu à Dieu, ne les dispense pas de s'engager en politique au nom de leurs devoir naturels.

Dans Catholica, Bernard Dumont dénonce l'illusion des catholiques qui importent les concepts communautariens : ils se soumettent à la modernité en croyant y résister, puisque le repli communautaire n'est qu'une variante subtile de l'individualisme libéral.

En ultime défense, du « communautarisme » catholique, Denis Sureau rappellera qu'il est impératif de sortir des illusions de l'humanisme intégral de Jacques Maritain.

Benoit XVI, dans L'essence de la foi. Une parole pour tous (2006) rappelle que la culture hédoniste veut nous empêcher de vivre selon le dessein du Créateur. Nous devons donc avoir le courage de créer des îlots, des oasis, puis de grands terrains de culture catholique, dans lesquels vivre les desseins du créateur.

Le vocable « communautarisme » est progressivement abandonné, mais les projets de réseaux contre-culturels demeurent à travers l'école hors-contrat et le lobbying politique.

En octobre 2017, les éditions Artège publient Comment être chrétien dans un monde qui ne l'est plus, sous-titré le pari bénédictin, de l'américain Rob Dreher. Le texte se fonde sur l'hypothèse de McIntyre appelant à constituer un équivalent du monachisme bénédictin dans le contexte de l'effondrement de l'Empire romain d'Occident.

Le très grand succès de ce livre a ouvert une controverse au sein des catholiques. Patrice de Plunkett et François Huguenin ont publié des livres pour discuter cette nouvelle « tentation communautariste ».

Devenant une minorité dans une société multiculturelle, les catholiques conservateurs oscillent entre deux scénarios : constituer des bastions, ou bien se présenter comme les porteurs de l'authentique identité nationale et exiger une discrimination positive de l'État en raison de cette qualité patrimoniale.

📰 Au lieu de constamment chercher à se justifier, les Français fiers de leurs origines chrétiennes sont de plus en plus nombreux à revendiquer en ligne un discours moins lisse, moins formaté que celui des hommes politiques de droite qu'on entend dans les médias de grand chemin.

➽ Revenir à la page des articles de réinformation pour d'autres contenus. Quelques articles à connaître également : Les catholiques, une minorité en France, Hommage national à Charlie Kirk, le Prieuré de Sion, Musiques et chants catholiques.

Le 29 septembre 2025

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